Poésie

LA CUISINE

Dans la cuisine où flotte une odeur de thym,

Au retour du marché, comme un soir de butin,

S’entassent pêle-mêle avec les lourdes viandes

Les poireaux, les radis, les oignons en guirlandes,

Les grands choux violets, le rouge potiron,

La tomate vivace et le pâle citron.

Comme un grand cerf-volant la raie énorme et plate

Git fouillée au couteau, d’une plaie écarlate.

Un lièvre au poil rougi traine sur les pavés

Avec des yeux pareils à des raisins crevés.

D’un tas d’huitres vidé d’un panier couvert d’algues

Monte l’odeur du large et la fraicheur des vagues.

Les cailles, les perdreaux au doux ventre ardoisé

Laissent, du sang au bec, pendre leur cou brisé;

C’est un étal vibrant de fruits verts, de légumes,

De nacre, d’argent clair, d’écailles et de plumes.

Un tronçon de saumon saigne et, vivant encor,

Un grand homard de bronze, acheté sur le port,

Parmi la victualille au hasard entassée,

Agite, agonisant, une antenne cassée.

Albert Samain – Le Chariot d’Or